Adopté à la naissance, il retrouve sa famille biologique 25 ans plus tard

A 30 ans passés, Aurélien Phan affirme avoir enfin trouvé une certaine paix intérieure depuis ses retrouvailles inattendues avec sa mère et son frère biologiques. Conscient de sa chance, ce Français né au Vietnam partage un message d'espoir à travers son histoire. Il souhaite aider à son tour les adoptés en quête de leurs origines.

Aurélien et moi sommes attablés face à face dans un café du district 1 de Saigon. Nous nous connaissons vaguement, par connaissances interposées, mais j’ignore tout de son histoire. Dès la première phrase, son visage et sa posture se métamorphosent. Lui, habituellement si enthousiaste et souriant, adopte un air grave, sa diction ralentit. D’un voix lente et distincte, Aurélien pèse chacun de ses mots pour se livrer intimement, comme si ce passé enfoui avait trop longtemps sommeillé au fond de lui.

« La recherche de mes parents biologiques n’a jamais été un but »

« Je suis né au Vietnam en décembre 1991. Onze mois plus tard, un couple de Français est venu me chercher à l’orphelinat de Go Vap, à Saigon. J’ai vécu une enfance très heureuse dans la campagne française, à 30 kilomètres d’Orléans.

Depuis tout petit, j’ai su que mes parents adoptifs n’étaient pas mes parents biologiques. Je l’ai plutôt bien vécu. Je le dis de mon point de vue d’adulte, car je suis en paix avec tout ça maintenant. J’avais tout de même une question identitaire en me regardant dans le miroir, mais ce n’était pas viscéral chez moi de retrouver mes origines. Je ne me posais même pas la question de savoir si j’avais des frères et sœurs.

Le fardeau caché du déracinement

J’ai été bon élève jusqu’au lycée. En arrivant en seconde, je mesurais moins d’un mètre soixante, j’étais chétif. Ça n’a pas toujours été facile : j’étais challengé par d’autres enfants. Heureusement j’avais de bons copains qui me protégeaient. J’ai même subi des remarques racistes, mais ça m’a plus forgé qu’autre chose.

Entre la seconde et la première, j’ai commencé à faire des crises d’angoisse et à me poser des questions existentielles. J’en ai parlé à mes parents. Ils n’avaient pas de réponse à m’apporter donc je me suis tourné vers un professionnel. Je ne suis plus en thérapie, mais j’ai passé dix ans de ma vie à rencontrer régulièrement des thérapeutes. Je ne blâmais pas l’adoption, c’était général.

Un premier voyage libérateur

J’ai grandi avec le rêve américain. Quand l’occasion s’est présentée, je suis parti étudier au Canada. En 2013, mon père est tombé gravement malade. Je suis rentré précipitamment en France pour veiller sur lui. Sur le coup, j’ai beaucoup regretté cette décision. J’ai fait une dépression. Deux ans plus tard, mon père est mort. J’avais 23 ans, mon moral était au plus bas et je me suis dit qu’il était temps d’aller au Vietnam. J’en ai parlé à ma mère : « Ne reste pas toute seule à faire ton deuil, viens avec moi. » Elle m’a suivie. C’était trois mois après la mort de mon père.

Le lendemain de notre arrivée à Saigon, nous nous sommes rendus à l’orphelinat de Go Vap, sans but précis. Je cherchais davantage mes origines culturelles que mes origines biologiques. Un soir, au milieu du voyage, j’ai eu une discussion franche avec ma mère, qui me sermonnait. « Ecoute Maman, le Vietnam a beaucoup changé depuis ton dernier passage en 1992. Papa est mort, moi ça va pas fort en France, donc laisse-moi vivre mon voyage. En plus, ça fait une quinzaine d’années que je vous demande de revenir. A chaque fois, vous repoussiez le voyage pour une raison tirée par les cheveux. Ce n’est pas de votre faute, mais là ça me fait énormément de bien d’être ici. » Pour la première fois, elle s’est excusée. Elle s’est aussi excusée au nom de mon père. Et ça, ça a été libérateur.

« Merde, ça peut m’arriver »

J’ai aimé le Vietnam donc j’y suis revenu un mois en 2016 et un mois en 2017. Je m’y suis finalement installé en janvier 2018. A l’époque, je ne cherchais toujours pas mes parents biologiques, mais je retournais à l’orphelinat chaque semaine. En avril 2018, j’y ai rencontré Michael Son Pham, un Viet Kieu* américain ayant quitté Saigon en bateau le dernier jour de la guerre.

Après avoir écouté mon histoire, il m’a parlé de son engagement pour aider les enfants déracinés. « Avec l’ONG que j’ai créée, Kids without Borders, on lance justement un projet de recherche d’origine. Je reviens cet été pour démarrer le programme. Est-ce que tu veux en faire partie ? » A son retour, on a participé ensemble à un show TV, avec quelques autres adoptés en recherche de leurs origines. Une dame a appelé à la fin de l’émission. Elle avait reconnu sa fille parmi les participantes. Quelques jours après, elles ont fait des tests ADN et se sont retrouvées. Je me suis dit : « Merde, ça peut m’arriver. »

Un coup de fil prometteur

Michael Son m’a recontacté peu après : « On n’a pas assez d’informations sur toi. Je vais demander à quelqu’un de fouiller les archives de l’orphelinat. » Lorsqu’ils ont retrouvé le prénom de mes parents quelques mois plus tard, on a organisé un second passage à la télévision. Cette fois, j’avais des attentes. Deux semaines après l’émission, quelqu’un a appelé le secrétariat de l’orphelinat. « Je sais qui est Phan Van Giang (Aurélien). Je suis le petit frère de son père biologique, qui est décédé. Je n’ai plus de lien direct avec sa mère mais je vais la retrouver. » J’étais à l’orphelinat au moment de l’appel, j’entendais la conversation.

Ces informations correspondaient aux documents en ma possession : mon père biologique était mort le mois de ma naissance, d’où mon abandon. Pendant les mois qui ont suivi l’appel, j’ai attendu des nouvelles de mon oncle paternel, mais je continuais à vivre ma vie à côté. J’arrivais à faire la part des choses. Je suis rentré en France pour les fêtes de fin d’année. Au même moment, ma mère biologique s’est rendue à l’orphelinat avec des photos de moi. A mon retour au Vietnam, je ne me sentais pas capable de la voir tout seul. J’ai attendu que Michael Son revienne pour la rencontrer.

Coup de théâtre lors des retrouvailles

Ma mère biologique habitait en périphérie de Saigon, à Cu Chi. Quand elle est venue me voir dans le centre-ville, elle était très émue. Elle a pleuré. Je lui rappelais son mari décédé parce que je lui ressemble un peu. De mon côté, j’étais content, mais ma joie était mesurée. C’est la dame qui m’a mis au monde, je n’ai pas d’atomes crochus avec elle. Ça peut paraître froid, mais c’est comme ça.

Après avoir parlé deux heures, ma mère biologique m’a révélé l’existence d’un autre fils, plus âgé, dont elle avait perdu la trace. Sur les photos qu’elle avait ramenées, j’ai vu un petit gars de trois ou quatre ans qui me ressemblait et qui portait un anorak. J’ai d’abord cru qu’il avait grandi dans les régions montagneuses et froides du nord du Vietnam. En retournant les photos, j’ai vu des inscriptions en français : « Alexandre revient de Disneyland », « Alexandre chez Papi », etc. J’ai eu un choc en apprenant que j’avais un grand frère et qu’il habitait en France, parce que dans ma tête, une fois ma mère retrouvée, elle m’expliquerait tout et la recherche d’origine s’arrêterait là. Eh non ! Nouvelle page.

« Par la magie des réseaux sociaux… »

Les tests ADN ont confirmé que j’avais retrouvé ma mère. Restait à retrouver mon frère. Je savais juste que son prénom français était Alexandre et son nom vietnamien Phan Van Phu. De manière hebdomadaire, je prospectais son nom sur Internet : je cherchais « Alexandre Phan », « Alexandre Phu », « Alexandre Phan Van Phu », etc. J’ai envoyé des messages à une dizaine d’Alexandre qui semblaient asiatiques. Je leur demandais : « Est-ce que, à tout hasard, tu es adopté ? » Tous m’ont répondu.

27 juillet 2020. Ma fiancée et moi fêtions le premier anniversaire de notre engagement. Avant de me coucher, j’ai fait une dernière recherche sur Facebook et je suis tombé sur le profil d’« Alexandre Vo Vi Nam Bachata ». Par la magie des réseaux sociaux, cet Alexandre venait de publier six photos de son enfance. Parmi elles, j’ai reconnu une photo que ma mère m’avait donnée. Ça m’a réveillé d’un coup. Je l’ai contacté : « Moi aussi, j’ai cette photo de toi, et même d’autres. Est-ce que ça t’intéresse de savoir comment ? » Quand je l’ai appelé le lendemain pour lui expliquer la situation, Alexandre était dans le RER parisien. Je l’ai entendu crier « Non ?!!!! » au téléphone. Depuis, on se parle quotidiennement. On se ressemble. Lui aussi a fait une business school, il est aussi dans les affaires… Il a été adopté à la même période que moi, fin 1992. Il savait qu’il avait un petit frère, mais les recherches d’origine ne le travaillaient pas plus que ça.

« J’arrête de regarder derrière moi »

Je suis conscient de ma chance. Ce n’est même pas venu de moi, on me l’a proposé. J’ai dit « oui » parce que je suis ouvert. Parfois, je me sens presque mal par rapport à d’autres. C’est au fond d’eux depuis tout petit… Depuis que je suis revenu au Vietnam, j’arrête de regarder derrière moi. J’aimerais que mon témoignage puisse donner espoir à d’autres. J’ai intégré une association d’aide aux adoptés de toutes origines en France : La Voix des Adoptés. J’ai pris beaucoup de temps pour moi et maintenant j’ai envie de donner le mien parce que je vois le bien que ça m’a fait.

J’ai eu la chance d’avoir été en contact avec de nombreux adoptés pendant mon enfance, contrairement à mon frère Alexandre. Et ça a été un manque pour lui. Alors que moi, maintenant je regarde devant. J’ai envie d’aider, de partager, d’écouter. Les taux de réussite pour la recherche d’origine sont relativement faibles. Il y a des enfants qui se sont retrouvés dans la rue. Pour eux, c’est terrible. Il faut apprendre à vivre avec. Je suis là pour eux, pas pour étaler ma chance et mon bonheur.

La loterie de la recherche d’origine

Il faut être vigilant parce que les recherches d’origine, c’est aussi un business. J’aide bénévolement, sur mon temps libre, mais il y en a qui engagent des détectives privés, avec très peu de chances de résultat. Il faut faire attention aux faux espoirs aussi.

Vous pouvez contacter les associations d’écoute ou de recherche d’origine pour les adoptés. Chercher sur les réseaux sociaux. Ça ne se fait pas en un jour. Pour moi, ça a mis presque deux ans. Pour d’autres, ça a été très rapide : ils mettent les premières adresses, traduites en vietnamien, et en moins d’un mois, ils retrouvent leur famille, sans avoir à se déplacer au Vietnam. C’est la loterie.

Le premier pas, c’est le plus difficile. Si les démarches entreprises échouent, il faut persévérer, mais il faut aussi accepter de vivre avec. C’est très dur. Effectivement, c’est facile pour moi de dire ça. Si j’avais parlé de ça avant d’avoir retrouvé ma famille, il y a six ans, quand j’étais en dépression, j’aurais pas eu le même discours. C’était Bagdad dans ma tête. »

Article publié prochainement dans Lepetitjournal.com

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