De 1997 à 2001, Anna Moï, alors styliste, publie une série de chroniques dans l’Écho des Rizières. C’est l’élément déclencheur de son passage progressif du monde de la mode vers celui des mots. Vingt ans plus tard, l’écrivaine française d’origine vietnamienne revient sur son parcours et sur sa démarche littéraire.

Une histoire partagée entre deux pays et deux professions

Anna Moï naît à Saïgon en 1955 et y grandit jusqu’à ses dix-huit ans dans le contexte de la guerre. Une fois le baccalauréat en poche, l’ancienne élève du lycée français Marie Curie part étudier l’histoire en France. C’est pourtant dans la mode qu’elle débute sa carrière, un domaine qu’elle juge « abordable » après ses études écourtées. Initialement vendeuse, elle gravit les échelons jusqu’à devenir assistante de collection et travaille en France, au Japon et en Thaïlande. De retour au Vietnam en 1992, après vingt ans d’absence, elle y ouvre une boutique de vêtements dans laquelle elle expose ses créations.

En 1997, Anna Moï partage son temps entre ses enfants en bas-âge, le stylisme et les cours de chant au conservatoire de Saïgon. Lorsque la rédactrice en chef de l’Écho des Rizières lui propose de rédiger une chronique trimestrielle, elle décide de relever le défi, bien qu’elle n’ait jamais écrit auparavant. « Je n’avais pas d’indications précises et mes ambitions littéraires n’étaient pas affirmées. J’ai écrit – spontanément. Je me rends compte aujourd’hui que la spontanéité est très importante dans la création littéraire. Il faut laisser parler son inconscient et ne pas trop réfléchir. C’est comme ça qu’on va sur des chemins inattendus. » La styliste se prend au jeu et écrit pendant quatre ans des tranches de sa vie dans le pays qu’elle vient de retrouver. « Tous les récits sont partis d’une émotion particulière. À l’époque, il y en avait beaucoup. Tout était source d’étonnement. »

En 2001, Anna Moï envoie un manuscrit réunissant ses chroniques à plusieurs maisons d’éditions. Contre toute attente, les Éditions de l’Aube lui répondent presque immédiatement. Le recueil est publié la même année sous le nom de L’Écho des rizières. Deux ans plus tard, elle en publie un second : Parfum de pagode. Elle s’attaque ensuite à l’écriture romanesque, un exercice totalement nouveau dont elle ignore les codes et redoute la difficulté. Et pourtant, Riz noir rencontre le succès dès sa parution en 2004. On y suit l’histoire de deux adolescentes torturées et incarcérées dans un bagne pendant la guerre du Vietnam. Inspiré de faits réels, ce premier roman marque une rupture avec le ton léger et humoristique des chroniques.

Une écriture poétique et engagée

C’est lors de son retour en France en 2011 qu’Anna Moï abandonne la création vestimentaire pour se consacrer pleinement à l’écriture. « Les gens me demandent souvent quel est le lien entre le stylisme et l’écriture. Il n’y a pas de lien direct, mais quand je prends un tissu ou que je commence un roman, je ne sais pas où je vais. » L’auteure de deux recueils de nouvelles, six romans et un essai vit désormais à Paris. Elle y anime des ateliers d’écriture, quand elle n’est pas elle-même occupée à rédiger ses prochains livres.

Fascinée par les périodes de transition historique, Anna Moï écrit actuellement un roman ayant pour contexte l’économie subventionnée, une époque pendant laquelle tickets de rationnement et pénuries rythmaient la vie des Vietnamiens. « La plupart de mes romans sont ancrés dans l’histoire et prennent source dans une indignation par rapport à une situation donnée. Il y a toujours une position un peu politique chez moi, en plus de l’écriture, qui elle, est poétique. »

Dans ses œuvres littéraires invariablement rédigées en langue française, l’écrivaine s’appuie sur la beauté des mots pour dépeindre avec éclat les périodes noires de l’histoire de son pays d’origine. Passages autobiographiques et fiction s’entremêlent dans les livres d’Anna Moï, qui puise son inspiration aussi bien dans ses souvenirs de jeunesse que dans son imagination. Les thèmes du traumatisme, de la mémoire et de la rédemption sont au cœur de ses récits. « Je suis partie du Vietnam sans mémoire, sans photos, sans rien. Je n’avais pas de souvenirs clairs du Vietnam donc la problématique de la mémoire a été très importante dans ma démarche créative. »

C’est d’ailleurs le sujet de son dernier roman, Douze palais de mémoire, qui raconte la traversée en mer d’un homme et de sa fille de six ans. Au fur et à mesure de l’histoire, le lecteur découvre les raisons qui ont mené les deux protagonistes à l’exil. Le livre, dans les cartons de Gallimard, sortira en librairie courant 2020.